« Retour au blog de angel-b

DIX-NEUVIEME ARTICLE : LES MOTS, NOS MEILLEURS ENNEMIS

Les mots. Les Maux. Je vois d'ici la guillotine s'abattre sur ma nuque : certains vont penser que je fais référence -une fois de plus (et de trop)- à Mlle F. Mais loin de moi cette idée. A des kilomètres à vrai dire. Ceci dit, la distance est en partie question de perception, l'idée est donc (peut-être) plus proche que ce que l'on croit.
Les mots. Si une curieuse écume venait à retirer de votre esprit la lettre "E" du mot Evian, vous constateriez que l'on en reviendrait aux mots. Car l'Evian décharnée ne pourrait manquer de vous faire penser à Jean-Saul Partre, lequel n'a pu résister à nous conter sa vie dans un roman... : "Les Mots". Vous voyez, tout se tient, tout est lié. Comme les lettres entre elles lorsque l'on écrit. Ce qui n'est pas le cas sur internet, et c'est bien dommage.
Les mots. Mots ordinaires. Mots extraordinaires. Les mots façonnent nos rapports à l'extérieur, aux autres, à tout ce qui nous entoure. Des questions m'assaillent depuis longtemps (on en revient aux maux...), et c'est une interview lue dans le Positif de cet été qui m'a poussé à écrire ces lignes. Dans cette interview, Antonioni évoque la difficulté pour l'individu d'évoluer dans un monde qui le dépasse totalement. Notre science ne cesse de fait d'avancer à une vitesse fulgurante, sans que l'être humain sache véritablement s'adapter à ces changements modernes. Le cinéaste parle entre autres d'un problème inhérent à cette thématique : quelle est la place des mots dans une société où les machines sont parfaitement adaptées à la société, contrairement à l'Homme ?
Peut-on exprimer par des mots, de simples mots, tout ce qui nous traverse ? Les mots peuvent-ils suffire à retranscrire les volutes, nombreuses et denses, qui agitent notre Âme ? J'aurais tendance à répondre par la négative, évidemment.
Parfois je me dis que la poésie est la meilleure façon de communiquer aux autres ce que nous ressentons, pensons, etc. Pourquoi la poésie plus que les autres genres littéraires, aucune idée. Je le crois, c'est tout. Il y a sans doute dans la poésie une part de mystère qui échappe au lecteur, mystère qui confère toute sa profondeur (et sa magie) aux mots. Je pourrais me rétorquer à moi-même (La pensée est un dialogue muet de l'Âme avec elle-même, n'oubliez pas Platon, mon seul Dieu, avec Nietzsche !) que l'on pourrait tout aussi bien appliquer ce que je viens de dire aux pièces de théâtre, par exemple. Il faut croire alors que ce que je raconte n'a strictement aucune valeur sur le plan intellectuel.
Prenons donc ce que j'écris pour des croyances, des ressentis (des maux aux mots, il n'y a décidément qu'un pas...que j'aime franchir avec force et fracas.).
Le non-dit, le sous-texte, l'induit, l'implicite... J'aime par-dessus tout ce que l'on appelle "lire entre les lignes". Cette expression est d'une grande justesse, je pense que des choses profondes sont à saisir dans les espaces blancs qui séparent les lettres entre elles et les mots entre eux. Ces espaces blancs sont ce silence bavard (un secret, somme toute) que j'affectionne tant.
Le théâtre de l'absurde (Ionesco en particulier) me fascine pour cette même raison. Rien n'y est explicité, tout est caché. A croire que c'est parfois en dissimulant les choses que l'on exprime le mieux leur essence.
Mais de ces digressions, revenons-en à nos moutons (une pensée émue à St Exupéry s'il vous plaît).
Antonioni dans le Positif précédemment évoqué s'interrogeait (à propos d'imparfait, l'interview en question date bien sûr de très très nombreuses années) sur la place et la fonction des mots dans notre société. Je n'ai -Hélas !- plus le précieux mensuel entre les mains, mais je me souviens que notre petit italien affirmait croire que les gens parlent trop, beaucoup trop. Je le rejoins sur ce point dans la mesure où il est flagrant qu'un certain nombre de personnes parlent en effet trop, et souvent pour ne rien dire (bouh qu'il est méchant celui qui écrit ces lignes..., et prétentieux avec ça !). Je pense aussi qu'à trop vouloir décrypter, interpréter et expliciter les choses, on finit invariablement par perdre (détruire ?) l'essence de celles-ci. Je pense surtout aux oeuvres artistiques, même si c'est valable pour d'autres domaines.
Prenons le cas du cinéma, si vous le voulez bien (de toute façon vous n'avez pas le choix, c'est moi qui tiens la plume. Ceci dit vous pouvez aussi arrêter là votre lecture...). Je me suis bien amusé à la lecture de ce Positif. Qui l'eut cru ?! Pastacru, Lustucru. Je me suis amusé, parce que le journaliste qui avait réalisé l'entretien avec Antonioni dont je vous parle n'avait de cesse de vouloir expliciter le moindre détail des films du maître. Vous allez me dire, niveau humour, on peut trouver bien mieux. Mais ce qui m'a franchement fait marrer, ce sont les réponses de l'artiste à ce journaliste. Pouvez-vous m'expliquer tel choix de mise en scène, telle signification (cachée de préférence) de telle chose, etc ? Réponses d'Antonioni : je ne m'en souviens plus, je ne contrôle pas tout ce que je fais/crée, toute chose dans la vie/le cinéma n'a pas toujours un sens dit cartésien, etc.
Le cinéaste revendiquait avec une intelligence et une ironie jouissives (face à un journaliste visiblement agaçé de ces réponses inattendues) le droit au silence, au mystère, au simple ressenti, ... Là où le journaliste cherchait à tout prix à donner un sens "carré" à la fin de L'Avventura, Antonioni tentait tant bien que mal de revendiquer le droit à l'absence d'explication unique et absolue de la fin de son film, le droit au silence. Par silence, j'entends (un comble, je sais...) mystère, déraison, ambiguïté, etc. Le silence bavard dont je parle est au cinéma ce que l'expression "lire entre les lignes" est à la littérature.
D'une certaine façon, Antonioni admettait ainsi que ses oeuvres, une fois achevées, lui échappaient totalement, ou presque. Bien sûr, il y a les intentions de l'auteur. Mais comme le faisait remarquer notre réalisateur, entre l'écriture d'un long-métrage et son tournage, les intentions changent souvent. Sans compter qu'une part d'inconscient intervient toujours dans le processus de création artistique. A l'image de David Lynch, Antonioni avouait dans cette interview qu'il ne pouvait expliquer certains de ses choix esthétiques et artistiques, pour la simple et bonne raison qu'il ne savait pas le pourquoi des choix en question, ni au moment du tournage, ni au moment de l'entretien avec le journaliste.
Mais voilà que je me suis laissé emporter par ce flux de mots. De quoi parlait-on, au juste ? Perfection des machines, imperfection de l'être humain, rôle des mots dans notre société. Ca y est, j'y suis.
Nous évoluons dans un monde où tout est de plus en plus mécanisé. Au point que nous finissons nous aussi par nous sentir comme de véritables zombies. Les zombies d'une société de consommation poussée à l'extrême. D'une société ultra-libérale vers laquelle nous marchons tout droit, si nous ne sommes pas déjà les deux pieds dedans. D'une société où "masses" et "rentabilité" sont les maîtres mots absolus. C'est le propos de la plupart des films (kitschs, avouons-le) de Romero : individus et minorités écrasés par une société décadente, révolte impossible, contrôle des masses "zombifiées", univers violent, etc.
Je pourrais aussi vous causer un peu de Fight Club. Saviez-vous qu'avant d'être adapté au cinéma par (le talentueux) David Fincher, il s'agissait à la base d'un roman d'un certain Chuck Palahniuk ? Je suis d'ailleurs en train de le lire, c'est remarquable et hautement provocateur, parce que d'une grande justesse de frappe. C'est un portrait acidulé de notre monde : ultra-violent, mécanisé à l'extrême, chaotique.
Les mots ont-ils encore leur place dans ce monde chaotique (au bord du gouffre ?), cet univers où la machine prend le pas sur l'Homme ? Je ne veux pas opposer stérilement les lettres aux chiffres, l'Art et la culture aux robots, mais c'est je crois une question de fond que l'on devrait tous se poser. Quelle est la fonction des mots (et dans une plus large mesure de la culture et de l'Art) dans ce monde-là ? Dans cet univers qui avance à vitesse grand V, les mots sont-ils encore aptes à nous servir ? Ils nous sont encore nécessaires pour communiquer, certes. Mais au-delà de cette simple fonction, qui peut dire si les fonctions culturelles et artistiques des mots ne seront pas perdues, au profit d'autre chose ?
Cette autre chose, il s'agit bien évidemment de l'image. Des penseurs tels que Mc Luhan (et d'autres) ont noté il y a longtemps déjà que nous sommes entrés dans l'ère de l'image. Je ne sais plus quel penseur distinguait trois grandes ères dans l'histoire de l'humanité : l'ère de l'oralité, l'ère de l'écrit, et l'ère de l'image. Cette ère de l'image, c'est celle de la cybernétique, d'internet, de la télévision, etc.
L'image a de nos jours un impact bien plus fort que les mots. A l'ère de l'époque youtube, où des millions de gens partout dans le monde ont accès à une banque de données immense sur le web, on est en droit (devoir ?) de se questionner sur la place des mots dans notre société.
Il va de soi que je n'ai aucune réponse à ces grandes questions. A mon niveau personnel, je suis confronté de manière récurrente à ce problème, à savoir : comment communiquer à l'Autre mes pensées par le biais de mots. Lorsque j'écris, lorsque je parle, je suis bien obligé de choisir des mots (quelque chose de fini) pour communiquer mes pensées (quelque chose d'infini, en un sens). Pour moi, les pensées ne sont pas de simples mots qui flottent dans notre Âme, prêtes à servir en cas de besoin. Non, les pensées... je les perçois comme des aurores boréales. Elles sont à mes yeux, bien que visibles, aussi belles qu'insaisissables, aussi denses que profondes, aussi fascinantes que mystérieuses. Déterminer les limites précises d'une aurore boréale est tout bonnement impossible, du moins à l'oeil nu. Il en est de même pour les pensées.
Et pourtant, je suis condamné chaque jour à enfermer ces volutes de fumée bleue (les pensées) dans des boîtes-cages (les mots). A mes yeux, cela revient à découper à l'aide de vieux ciseaux la tête de Mona Lisa de sa toile. Une mutilation, un massacre.
Le massacre des pensées par les mots, voilà ce à quoi j'assiste tous les jours, sans pouvoir rien n'y faire. Ca peut sembler ridicule, mais parfois je souffre de ce décalage violent entre pensées et mots, de cette cage dans laquelle sont enfermées les pensées.
A côté de ça, et de manière tout à fait paradoxale, je reconnais l'immense pouvoir des mots. Je suis fasciné par les effets que peuvent avoir les mots. Le mot de condamnation qui tue un homme, le mot d'amour qui fait battre plus vite un coeur, le mot poétique qui va fasciner, le mot injurieux qui va blesser, le mot qui va galvaniser et faire se soulever une foule... Le pouvoir des mots est tel qu'un seul mot peut engendrer la Vie comme la Mort. Ce pouvoir-là me fascine. Construire et détruire, donner et reprendre, créer et anéantir... par des mots. Rien que des mots.
Sans les mots, je ne serais pas grand chose.
Le pouvoir des mots est infini. L'être humain est pour sa part un être dont les potentialités ne sont sans doute pas infinies, mais dont l'usage des mots lui donne un pouvoir qui lui est infini : celui de créer, de commencer. Le pouvoir de donner Vie aux Choses du monde.

Finalement... les mots seraient-ils nos meilleurs ennemis ?

J'en damnerais mon Âme à l'enfer.

Angel-B.

Edit : Pas de photo, car pas d'idée précise d'illustration pour cet article.

# Posté le mardi 09 septembre 2008 10:02

Modifié le vendredi 12 septembre 2008 17:32

« Article précédent : INTERLUDE : VINCENT

Article suivant : VINGTIEME ARTICLE : R E B E C C A »