Ne plus savoir si l'on est mort ou vivant,
mais tourner, tourner avec ivresse
pour que le Voyage ne prenne jamais fin.
L'Amour, la Mort : la Valse éternelle...
L'Amour et la Mort sont étroitement liés à mes yeux. J'aurais sans doute du mal à expliquer de façon rationnelle pourquoi, mais c'est pour moi une évidence. Cette "intuition" est celle de nombre de personnes, et ce depuis des siècles, je n'invente rien évidemment.
Les oeuvres mêlant ainsi ces deux Idées me fascinent. Et c'est bien entendu le cas du dernier film en date de Tim Burton, "Sweeney Todd, the demon barber of Fleet Street". Sixième collaboration entre Burton et Johnny Depp, cet opéra baroque est absolument renversant...
Mais revenons-en aux origines de Sweeney Todd, une véritable légende. Pièce créée par un certain Harold Prince au milieu du XIXè siècle, nouvelle écrite par Thomas Peckett Prest en1846, l'histoire de ce tueur fut vraisemblablement inspirée d'un fait divers bien réel (un barbier égorgeant plusieurs de ses clients). Sur cette trame au premier abord on ne peut plus glauque, Burton a greffé la puissance de son univers baroque et Romantique (au sens historique du terme), et le résultat est absolument grandiose. Précision de grande importance, l'histoire de Sweeney Todd fut adaptée en 1979 par Stephen Sondheim, d'après les oeuvres pré-existantes, naturellement. Ce compositeur créa ainsi une comédie musicale qui, bien que jamais monté en France, remporta un grand succès aux Etats-Unis et . . . à Londres, bien sûr. Marqué par la vision de ce spectacle auquel il assista, Tim Burton a toujours gardé dans un coin de sa tête un projet d'adaptation de cette oeuvre hors normes. Stephen Sondheim a d'ailleurs réalisé les arrangements musicaux du film.
Le début de Sweeney Todd offre au cinéphile -ou tout simplement au spectateur réceptif à l'univers burtonien- un véritable orgasme cinématographique. Par décence, je ne vous décrirai pas l'émoustillement qui m'envahît le corps et l'esprit lorsque retentirent les toutes premières notes du film : quoi de plus jubilatoire que de débuter cette sombre histoire par de puissantes notes jouées à l'orgue ? La beauté du générique m'a acquis à la cause de Sweeney Todd dès son commencement. Ouverture qui annonce par ailleurs la couleur, aussi bien visuellement que musicalement parlant.
Visuellement parlant, on retrouve, comme souvent dans les films du maître Burton, l'idée de rouage (qui est aussi celle de la création d'une oeuvre d'Art ?). On retrouve également le sang, dont la couleur étrange altère l'impression de réalisme et accentue l'effet baroque (Comprenne qui pourra, je ne trouve pas les mots justes pour mieux expliquer cela. J'adore le Baroque...).
Musicalement parlant, la couleur est également annoncée : les premières notes d'introduction jouées par un orgue laissent vite place à des cordes, et nos oreilles peuvent alors découvrir avec ravissement une musique que je décrirais comme romantique et baroque à la fois. On sent dans la bande originale de Sweeney Todd l'influence de Wagner et de Herrmann, qui composa beaucoup pour Hitchcock, mais aussi pour Brian De Palma, Scorsese, Truffaut ou encore Orson Welles. Alors oui, je le dis tout de suite, mieux vaut apprécier la musique baroque avant de regarder ce film (qui n'est pas constamment chanté ceci dit, loin de là).
Vous l'aurez compris, ce film s'inscrit dans la lignée de films tels que "Sleepy Hollow", "Edward aux mains d'argent", ou encore par exemple le récent -et d'une poésie extraordinaire- "Les Noces Funèbres", c'est-à-dire des oeuvres baroques, à l'iconographie spécifique à l'univers de Burton. Ceci étant dit, il est impératif de souligner à présent l'aspect extrêmement novateur de Sweeney Todd.
Cependant, mes pensées étant -malgré moi- à l'image d'un labyrinthe dont je n'ai pas le fil d'ariane pour m'en échapper (ce n'est pas pour rien que David Lynch est un de mes réalisateurs préférés!), je vais pour votre plus grand plaisir (Voyez comme je prends soin de vous, Oh fidèles lecteurs!) revenir sur le scénario de Sweeney Todd avant de replacer celui-ci dans le cadre de la filmographie de notre ami Timmy (que j'ai par ailleurs vu en compagnie de Johnny sur les Champs Elysées le soir de l'avant-première parisienne!).
Le scénario donc. D'abord, l'évidence : l'opéra de 1979 étant la base principale de cette adaptation, Sweeney Todd n'a bénéficié par conséquent que d'arrangements scénaristiques et musicaux (ce qui n'a pas du être chose facile, croyez-le). Entendons nous bien : il s'agit d'un opéra. Et donc -comme toujours à l'opéra- d'une histoire tragique (c'est là l'une des innovations de ce film dans l'oeuvre de Tim Burton, mais nous y reviendrons). L'histoire de Benjamin Barker (extraordinaire Johnny Depp, tout en subtilités, en état de grâce) raconte la destinée d'un homme dont la vie a été brisée par un juge avide et cupide (interprété par le comédien Alan Rickman, aussi sobre qu'excellent, comme toujours) : ce dernier, amoureux de la femme de notre barbier, fait arrêter et exiler celui-ci en Australie afin de lui ravir son épouse et son bébé, Johanna. De retour à Londres, Benjamin Barker est désormais surnommé Sweeney Todd. Le film débute ainsi quinze années après le drame qui a réduit cet être à moins que rien. Plein de haine envers le juge qui a anéanti tout son bonheur, notre homme fait alors la connaissance de Mme Lovett (magnifique Helena Bonham Carter!), une boulangère aux méthodes peu orthodoxes (je vous laisse le plaisir de découvrir ce plaisir macabre en salles ou dans votre canapé devant le dvd), qui lui annonce que sa femme s'est suicidée après avoir été violée par le juge. Sweeney Todd n'a alors plus qu'un seul mot (et désir) en tête : vengeance.
Bien sûr -ce n'est pas une surprise-, s'agissant d'une tragédie, tout cela finira mal (la vengeance ne menant nulle part).
Sur ce scénario complexe (heureusement épaulé d'un très bon montage, clair et précis de Chris Lebenzon, fidèle collaborateur du réalisateur depuis une dizaine d'années), Tim Burton revient aux ambiances de ses films 'gothiques', disions-nous. Les décors sombres et étouffants de Dante Ferretti (chef décorateur de Pasolini, Scorsese, Fellini,...) rendent une atmosphère baroque, à la fois sinistre et poétique. L'esthétique outrancière est ici réellement au service d'une vision du monde propre à Burton. J'en viens à ce que je disais plus haut, à savoir que la vision du monde proposée dans ce film est d'une noirceur absolue, contrairement aux précédents films de Burton. Une touche d'espoir venait illuminer les histoires les plus sombres qu'il a tourné. Pensez par exemple aux papillons du final des Noces Funèbres, ou encore à la fin d'Edward aux mains d'argent, où ce dernier continue malgré tout à créer des oeuvres magiques... Le pessimisme de Burton reflète-t-il l'état actuel de notre monde ? Je ne sais pas. Quoiqu'il en soit, cette évolution témoigne d'un cheminement artistique et humain fondamental chez le cinéaste. Car de l'espoir, il n'y en a pas dans Sweeney Todd. La société ? Un univers cynique où les plus forts écrasent les plus faibles. La société londonaise est d'ailleurs épinglée par Tim Burton : politiques, hommes d'Eglise, haute aristocratie, tous passent sous la lame aguisée du réalisateur (sans parler de celle de Sweeney Todd bien sûr). L'Amour ? Un sentiment à la fois vain et absolu que l'on ne peut pas vivre dans ce monde violent. La Mort ? La seule fuite possible pour notre existence meurtrie.
Aussi bien dans la forme que dans le fond, Sweeney Todd est un film sombre, où les partis pris esthétiques et artistiques sont affirmés avec une force inouïe. Un journaliste a parlé dans Positif de "romantisme frénétique" : ces deux termes me semblent judicieusement choisis. Expression des tourments du Coeur et de l'Âme, entre Spleen et Idéal, Sweeney Todd a toutes les caractéristiques des plus belles oeuvres Romantiques. Mais Burton ajoute à cela cette dimension "frénétique" qui est sienne. L'atmosphère baroque du film ajoute ainsi une dimension supplémentaire au film. Burton pousse jusqu'au bout les rouages de son scénario, de même que l'esthétique du film est surchargée... baroque.
Sweeney Todd tranche ainsi avec tout ce qu'a pu faire Burton auparavant. Il a signé ainsi l'un de ses plus beaux films, où il déploie une structure narrative à la fois universelle (puisque se rapportant à la tragédie) et personnelle (son univers baroque s'y épanouissant pleinement).
Vous l'aurez compris, j'ai adoré ce chef-d'oeuvre (le pléonasme est volontaire!). Sans être fataliste, Sweeney Todd offre une vision de la Vie à laquelle j'adhère de tout mon être. Car Tim Burton nous raconte l'histoire d'un homme si profondément meurtri par les Autres -et la Vie de façon plus large- que le présent en devient insupportable. Un présent hanté par un passé détruit. L'unique passage évoquant le passé du personnage contraste d'ailleurs fortement -grâce à ses couleurs chaudes- avec le reste du film -aux couleurs froides, voire poisseuses-. La nostalgie du passé qui n'est plus hante ainsi le présent torturé, condamnant le personnage à son propre piège (le désir de vengeance principalement). La mélancolie (le désespoir ?) qui se dégage de Sweeney Todd fait de celui-ci une oeuvre extrêmement romantique.
J'ouvre une parenthèse sur l'un des passages du film qui m'a le plus marqué, le second où des couleurs chaudes envahissent à nouveau l'écran. Le morceau "By the sea" accompagnant cet extrait est d'ailleurs un vrai petit bijou. Pourquoi ce passage m'a-t-il touché ? Sans doute parce qu'il offre la vision d'un Bonheur que l'on sait impossible à atteindre. C'est une vision éphémère, idéale, parfaite. Le Bonheur entrevu un court instant, comme un fantasme, comme un rêve... Un songe qui, à peine aperçu, s'évanouit et disparaît...
Mais je réalise que j'ai suffisamment parlé du film. Je souhaitais parler en premier lieu de l'Amour, la Mort et la valse qui les unit. Une valse éternelle, qui lie depuis depuis toujours Amour et Mort. Une quête d'Absolu caractérise tout d'abord ces deux notions. Je crois que l'Amour ne peut atteindre mon Idéal que dans la Mort : réunis dans la Mort, les amants s'Aiment sans limite aucune. Ils tournent alors pour l'éternité en une valse sans fin. L'Amour est éternel, atemporel. La Vie limite l'Amour. A qui la faute ? Au Temps, évidemment. Je ne peux pas l'accepter. L'Amour, c'est l'éternité, l'absolu. Alors oui, l'Amour n'atteint son éternité que dans la Mort des amants... Bien sûr, j'ai peur que l'au-delà n'existe pas, d'où le Spleen qui en découle : s'il n'y a rien après la Mort, l'Amour disparait-il lui aussi ? J'aimerais croire que non. J'aimerais croire que l'Amour et la Mort ne font qu'un. Croire que la Mort rend éternel l'Amour. A défaut de savoir, je crois. De toutes mes forces.
L'Amour et la Mort. Ne parle-t-on pas d'ailleurs de "petite mort" pour évoquer l'orgasme ? Cela montre bien que l'Amour touche quelque chose de si profond en nous que lorsque nous faisons l'Amour, nous ressentons physiquement une mélancolie qui nous envahit et nous submerge, nous atteignons une telle extase que ce qui vient par la suite ne peut que s'apparenter à une "petite" Mort. L'instant extraordinaire est passé, l'extraordinaire n'est plus.
° ° ° ° ° ° La Mort des Amants ° ° ° ° ° °
Nous aurons des lits plein d'odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.
Usant à l'envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ;
Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.
- C. Baudelaire, Les Fleurs du Mal ; La Mort, CXXI -
Danser une valse avec l'Être aimé parmi les tombes, éternellement. Tourner jusqu'à oublier le monde qui nous entoure. Tourner jusqu'à perdre toute conscience de l'espace. Tourner jusqu'à perdre toute conscience du temps. Tourner sans jamais s'arrêter. Tourner à l'infini.
L'Amour, la Mort : la Valse éternelle...
Ne plus savoir si l'on est mort ou vivant,
mais tourner, tourner avec ivresse
pour que le Voyage ne prenne jamais fin.
Angel-B.